Si par une nuit d'hiver un voyageur 

 

Le titre d'Italo Calvino résonne en elle comme une prophétie. Une sorte de message subliminal qui frappe en sa tête, inlassablement.Il s'agissait bien d'une nuit d'hiver, comme la tradition le veut bien: neige, Noël qui approche avec son lot de festivités et de débalage médiatique pour le bon consommateur lambda. Tout autour tout grouille, tout a une vie, tout bouge malgré les températures en dessous de zéro et la neige qui fige les paysages aux alentours. Elle se sent comme à son habitude en décalage permanent avec le reste du monde. C'est son coeur qui a une température proche du zéro. Comme gelé, frigorifié, en attente, qui n'en est qu'à ses balbutiements. Il frappe et cogne même en sa poitrine, elle ne le sent pour autant pas bouger et battre de joie. Elle avait fait le choix de fermer son coeur, d'y ajouter quelques points de suture, de refermer tout cela avec une cicatrice grossière qui pouvait se réouvrir d'un moment à un autre, sans qu'elle le sache, sans qu'elle puisse avoir ne serait-ce que l'idée que tout pourrait à nouveau s'ouvrir, comme une fleur, comme la fenêtre qu'on ouvre, le matin, pour laisser entrer le soleil.

En cette nuit d'hiver, elle rencontrera le voyageur. Celui qui n'est pas fixe, qui ne veut se fixer au monde, ne pourra se fixer aux autres. Un voyageur, oui. Pas le voyageur qui a découvert le monde avec ses pieds, mais le voyageur qui a rencontré le monde grâce à son esprit. Sa pensée, ses pensées, sans cesse en mouvement, dans un ailleurs indéfini que personne ne pourrait jamais saisir, ou du moins saisir complétement. Un mystère, une énigme: voilà ce qu'elle pouvait ressentir à son égard. Cela, elle l'apprendra plus tard, à ses dépends.

"Êtes-vous mon voyageur, celui qui rôde autour de moi depuis toutes ses années sans s'être jamais manifesté ?" demanda t-elle avec assurance, avec espoir.

"Oui" répondra t-il, timidement, maladroitement. "Oui, ma chère inconnue, je suis ton voyageur. Je t'emmène voguer à travers toutes les étoiles. Ce que j'ai vu et ressenti du monde, je désire le partager, rien qu'avec toi."

Autour d'un café, elle se sentait mal à l'aise, cherchait du regard un point de fuite, là où elle pourrait s'échapper. Elle ne savait que faire, que dire. Machinalement, elle tourne la petite cuillère dans le café, tourne et tourne jusqu'à ce que le liquide dans la tasse tourbillonne et tourbillonne. Tout ceci était bien à son image, se disait-elle. Elle avait beau parler, faire sortir de sa bouche quelques mots, toujours en bafouillant, elle ne pouvait s'empêcher de rester plongée dans ses pensées. Est-ce véritablement un voyageur ? Est-ce qu'il ne s'agit pas au contraire de vaines paroles en l'air pour faire surgir une hémorragie en sa cage thoracique ? Elle ne savait, mais était persuadée d'une chose: le soleil, elle ne le méritait pas, et ce en aucun cas et en aucune circonstance. Même autour d'un café, au chaud en regardant les flocons de neige s'abattre sur l'asphalte. Elle ne se sentait pas en sécurité, non pas par rapport à lui mais par rapport à elle-même.

Et elle décida de se laisser abandonner au voyage...

L'hiver ne semblait être qu'inondé de soleil, de lumière, de la lumière-guide. Celle là même qui emmène, qui ôte tout souci, toute peine et tout chagrin. Le voyageur serait son voyageur, son astre. C'est sur son dos qu'il avait désiré l'emporter, la porter, la supporter. C'est à travers ses yeux que désormais, il allait voyager.

Lorsque l'on prend part au voyage, celui-ci peut-il prendre fin, subitement et brusquement ?

 

 

(à suivre)